L'eau en montagne : les défis de Val de Bagnes, entre héritage et innovations

Lors de la BlueArk Conférence de novembre dernier, Alexandre Gillioz, responsable du département Eaux-Énergies chez ALTIS, a présenté les multiples enjeux liés à la gestion de l’eau dans une commune alpine comme Val de Bagnes. Entre héritages historiques et défis climatiques, cette vallée valaisanne illustre la complexité croissante de gérer une ressource vitale en territoire de montagne.

Val de Bagnes, l’une des plus grandes communes de Suisse, s’étend sur un territoire vertical impressionnant, de 700 mètres d’altitude jusqu’au sommet du Grand Combin à 4309 mètres. « La commune de Val de Bagnes a délégué la gestion de tous ses réseaux d’eau à ALTIS  : irrigation, eau potable, eaux usées, eaux pluviales, sans oublier l’énergie produite par nos microturbines », explique Alexandre Gillioz.

La particularité de cette commune réside dans la diversité de ses usagers. Grande et petite hydraulique, agriculture, consommation domestique, enneigement artificiel et milieux naturels se partagent la ressource. À cela s’ajoute une variabilité saisonnière marquée. « Avec Verbier, nous passons de 11’000 habitants à plus de 50’000 en période touristique. Cette consommation touristique est vraiment très marquée ».

Des conflits ancestraux autour de l'eau

L’histoire révèle que les tensions autour de l’eau ne datent pas d’hier dans la région. Dès la fin du 15e siècle, les habitants du Levron, confrontés à une pénurie d’eau, ont dû remonter 11 kilomètres en amont pour capter la ressource et construire un bisse. « Les gens du coin n’étaient pas contents qu’on vienne chercher leur eau. Ils démontaient les prises d’eau. L’évêque a même dû intervenir pour faire respecter ce droit d’eau », raconte Alexandre Gillioz.

Avant les grands réseaux modernes, le territoire était extrêmement morcelé, avec une multitude de consortages gérant de petites sources. La fiabilité n’était pas toujours au rendez-vous. « Au début des années 2000, il arrivait encore qu’un réservoir soit vide en raison des fortes consommations du réveillon. La seule solution était alors d’attendre qu’il se remplisse ».

Une infrastructure pensée pour le multiusage

Aujourd’hui, ALTIS gère une infrastructure complexe pensée pour le multiusage. Deux réseaux principaux structurent l’approvisionnement. En rive droite, le barrage de Louvie et son aqueduc alimentent les réseaux d’eau potable, d’irrigation, d’enneigement technique et de production hydroélectrique. En rive gauche, des prises d’eau et un réseau d’adduction en pression servent l’irrigation, l’enneigement et la production hydroélectrique.

Pour l’eau potable, pas moins de 45 réseaux de distribution coexistent. « Avec moins de 80 sources exploitées, l’éparpillement et le morcellement restent importants. Il y a beaucoup de travail pour aller tout contrôler », souligne le responsable. Les pics de consommation se concentrent aux périodes de Noël et Nouvel An, et durant les week-ends hivernaux, témoignant de l’impact du tourisme.

L'évacuation des eaux, un casse-tête grandissant

Du côté de l’évacuation, deux réseaux d’évacuation d’eaux opèrent sur la commune, avec un système séparatif su

r la quasi-totalité du territoire. Mais l’imperméabilisation croissante pose problème. « Avant, Verbier était une éponge. Aujourd’hui tout est drainé ».

Une problématique particulière concerne la gestion des eaux usées hors périmètre à bâtir. « Parfois, on va chercher les eaux usées jusqu’au sommet des montagnes ou presque. C’est une problématique réelle. Et on ne peut pas raccorder tout le monde sans faire grandir massivement la taxe », explique Alexandre Gillioz.

Les défis du changement climatique

Reste que le changement climatique redessine profondément la disponibilité de l’eau. La diminution du volume des glaciers va entraîner un décalage des débits vers juin, au lieu de juillet-août actuellement. « Nous aurons davantage de pluie en hiver, ce qui pose moins de problèmes, mais la disponibilité de l’eau se décale. Ce surplus d’eau nous manque ensuite », constate-t-il.

Face aux modifications futures annoncées, des études sont en cours pour évaluer les besoins en retenues d’eau collinaires pour l’irrigation et la résistance des sources d’eau potable à la sécheresse. « Nous avons des sources fiables, mais elles ne sont pas toujours bien situées. Idéalement, elles devraient être en haut de la commune pour desservir tout le territoire ».

Une montagne de données à exploiter

Autre défi de taille : la valorisation des données. « ALTIS en possède beaucoup, mais nous ne les exploitons pas toujours très bien. Il est difficile de les mettre ensemble pour avoir une vision globale », reconnaît Alexandre Gillioz. La gestion des eaux pluviales représente également un enjeu majeur, avec des épisodes de forts débits dans les torrents de plus en plus fréquents.

Les coûts d’infrastructure pèsent également lourdement. « Les réseaux sont chers, car nous avons peu de densité de contributeurs au mètre linéaire de conduite. Ils sont chers à financer et parfois difficiles à construire et à entretenir ».

Penser pour les générations futures

Alexandre Gillioz conclut par une réflexion sur le temps long. « L’aqueduc de Louvie a été construit il y a 60 ans et nous exploitons toujours ce qui a été pensé à l’époque. C’est à nous maintenant de réfléchir pour la suite, pour que les prochains gestionnaires puissent exploiter au mieux les infrastructures que nous mettons en place aujourd’hui ».

Des canaux d’irrigation ancestraux aux systèmes intelligents de gestion de l’eau, l’histoire des réseaux alpins rappelle qu’entre tradition et innovation, c’est la capacité à anticiper et à coopérer qui assurera l’eau de demain.

Informations complémentaires

Propos recueillis le 12 novembre 2025 lors de la BlueArk Conférence

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